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Cisjordanie : Le combat non violent des Gandhi palestiniens

09/06/2007

Source : Le Courrier

par André Gazut

Chaque fin de semaine à Bil’in, en Palestine, une manifestation non violente rassemble plusieurs centaines de personnes. Elles marchent contre le mur israélien, qui annexe 60% de leurs terres. Une conférence internationale vient de se tenir dans ce village phare de la résistance pacifique. Son message retentit encore plus fortement à l’occasion des quarante ans de l’occupation.

«Les Gandhi palestiniens», c’est ainsi que sont appelés les villageois de Cisjordanie qui luttent de manière non violente contre le fameux mur israélien, qui annexe 60% de leurs terres. Bil’in, mille six cents habitants, situé à quinze kilomètres à l’ouest de Ramallah, résiste depuis trois ans contre ce dernier. Chaque vendredi, une manifestation non violente rassemble plusieurs centaines de personnes qui marchent en direction de cette barrière controversée.

L'armée israélienne sans états d'âme

Le combat des «Gandhi de Bil’in» n’est pas isolé. «Nous avons appris avec l’expérience et les conseils d’autres villages, comme Bidrus et Biddu qui ont résisté par la non-violence», dit Mohammed Khatif, secrétaire du Conseil de l’un de deux hameaux, qui ajoute: «Nous vivons une histoire aussi importante qu’ignorée.» Les villages de Bidrus et Biddu ont réussi à faire dévier le tracé et à récupérer une partie des champs. «Nous nous sommes d’abord enchaînés aux oliviers qui allaient être déracinés pour montrer que le mur prend la vie des arbres comme la vie du village.» Puis ce furent les actions contre les bulldozers, contre l’édification de la barrière, mais aussi les textes remis aux soldats israéliens demandant de réfléchir avant de tirer, précisant «que les villageois n’agissent pas contre le peuple israélien, mais contre la construction du mur sur leur terre».

Face aux manifestations non violentes de Bil’in, l’armée n’a pas d’états d’âme. Cinq cents blessés en trois ans, par les balles d’acier recouvertes de caoutchouc et les grenades asphyxiantes. Nous logeons à plusieurs dans les familles. Le soir, c’est l’occasion de mieux connaître leur vécu. Le père, Mohamed, 36 ans, et sa femme ont trois enfants. De la terrasse, il nous montre les colonies en construction édifiées sur les terres du village. L’ensemble formera une ville de cent cinquante mille habitants, consommant la plus grande partie de l’eau des sources avoisinantes.

La ligne verte du cessez le feu de 1967 est au-delà de Mod’In Illitz, nom donné à la nouvelle ville. Auparavant, Mohamed travaillait en Israël, aujourd’hui ce n’est plus possible. «J’ai encore quelques oliviers, mais plus assez pour en vivre… alors j’ai créé un petit élevage de poulets.» Dans une pièce, sa femme confectionne de l’artisanat. «Ces broderies seront vendues à Bethléem, à Jérusalem, aux touristes.» C’est un complément d’argent indispensable.

Les enfants regardent un programme de dessins animés, mais Mohamed les interrompt pour nous montrer une cassette sur les manifestations hebdomadaires. Ce qui passionne tout autant les petites têtes, heureuses de mettre un nom sur des visages connus.

Tout à coup, nous découvrons sur l’écran trois hommes masqués qui lancent des pierres sur les soldats, d’une manière bien peu non violente. La famille sourit; nous, nous ne comprenons pas. Suivent des images où des Palestiniens se dirigent vers eux, arrachent les masques, les ceinturent. Puis des soldats israéliens viennent libérer leurs confrères, agents provocateurs de la brigade Massada.

Les autorités israéliennes durent reconnaître plus tard la réalité des faits. Il s’agit d’une séquence filmée par un militant israélien, Chaï Carmeli Pollack, réalisateur dont le documentaire Bil’in mon amour a été présenté au Festival Visions du réel à Nyon.

Une nouvelle approche

Du 18 au 20 avril, quelque quatre cents internationaux venant de vingt pays se sont retrouvés à Bil’in en Palestine pour la 2e Conférence de solidarité avec la lutte populaire non-violente». Parmi eux des israéliens et des juifs européens. Faire connaître à l’étranger et en Palestine l’existence d’une résistance non violente est l’un des impératifs de cette réunion. Pour le ministre palestinien de l’Information, Mustafa Barghouti, «Bil’in est un exemple, un grand succès non violent. Il faut que se crée de multiples Bil’in». La télévision palestinienne a retransmis en direct l’ouverture du colloque, la chaîne Al-Jazira également.

Récemment en mission en Cisjordanie, le commissaire européen pour le développement note: «La situation humanitaire dans les territoires n’a jamais été aussi mauvaise. Près de 60% de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté, gagnant quelque deux euros par jour.» La cause palestinienne se trouve dans une impasse, après quarante ans d’occupation, la plus longue de l’histoire moderne. Une réflexion sur les moyens de lutte ébauchée dans un groupe de réflexion sur la non-violence à Hébron, suivie de la venue en Palestine en 2004 d’Arun Gandhi, petit-fils du mahatma, ont certainement contribué à définir une nouvelle approche.

Le Fatah [1] y voit certainement la possibilité de clarifier la perception des Palestiniens auprès de l’opinion étrangère, et surtout israélienne, en montrant qui est l’occupant, qui est l’occupé, qui est l’agresseur et qui est l’agressé. D’autant «que les médias adorent le sang et qu’ils ont focalisé sur la lutte armée», constate la journaliste israélienne Amira Hass, de Ha’aretz. L’Irlandaise Mairead Corrigan Maguire, Prix Nobel de la paix 1976, confirme: «Souvent le monde ne voit que la violence, mais non les Palestiniens, qui, comme ici, luttent par la non-violence. Ce mur doit tomber!»

«Le mur bafoue le droit international»

M. Barghouti illustre par un chiffre combien le mur entoure et emprisonne villes et villages: «Le mur fait huit cent cinquante kilomètres de long, ce qui représente trois fois la longueur de la ligne verte.» L’orateur est interrompu. Une villageoise, portable à l’oreille, annonce que dans un hameau, l’armée est en train d’arracher des oliviers. Un groupe sort avec elle. Barghouti reprend: «L’occupation a eu pour effet aussi de corrompre l’économie, la politique et de favoriser le népotisme.»

Pour un ancien diplomate français qui a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, «le gouvernement israélien a violé le droit international, en pratiquant l’occupation, la colonisation, en construisant un mur qui a été jugé contraire au droit international par la plus haute instance juridique mondiale, la Cour Internationale de justice». Stéphane Hessel, juif, résistant et déporté, ajoute: «Nous sommes ensemble, nous les internationaux, avec vous, les Palestiniens, et avec vous, les Israéliens courageux qui se battent contre leur gouvernement pour obtenir une solution pacifique.»

Le dernier jour du colloque, nous nous joignons à la manifestation qui se dirige vers le mur. Aussitôt, l’armée israélienne tire des grenades lacrymogènes et des balles recouvertes de caoutchouc. Ces balles à létalité atténuée provoquent un choc correspondant à un tir de base-ball ou à un coup de boxeur professionnel. Tirée à très courte distance sur un visage ou au bas ventre, ces balles deviennent mortelles.

Souvent, des manifestants sont pris pour cibles à moins de dix-quinze mètres. Ainsi Maired Corrigan Maguire est blessée à la jambe et saigne du nez en raison des gaz. Le prix Nobel donne une interview avant l’arrivée de l’ambulance: «C’est terrible, ce qui arrive aux Palestiniens. Ils souffrent tellement et ils ne peuvent même pas protester de façon non violente. C’est une honte.» Vingt-cinq blessés ce jour seront emmenés à l’hôpital de Ramallah. Une Espagnole d’une cinquantaine d’années, qui a eu ici le bras cassé il y a trois ans, regrette qu’il ait été impossible cette fois de s’attacher au mur, «parce que si nous pouvons nous attacher, nous pouvons parler aux soldats israéliens comme à des personnes humaines qu’ils sont».

Comme Gandhi, Mandela ou Martin Luther King

Après deux heures près du mur, des villageois s’assoient sur le chemin avec des internationaux et scandent: «C’est notre pays que nous défendons. Notre peuple va continuer le combat.» Trois adolescents surpris avec des frondes se les voient fermement confisquer. Pour éviter que la manifestation ne dégénère, un responsable du comité demande la dispersion du cortège. Un instituteur du village, Abdallah, est certainement conscient qu’il s’agit d’une nouvelle éducation à la non-violence. Il déclare au micro de RFI: «Nous, nous demandons l’application de nos droits. Nous voulons faire la même chose que Gandhi, Mandela ou Martin Luther King.»

C’était le 20 avril, un vendredi ordinaire pour les gens de Bil’in.

Note : [1] Plusieurs autorités du Fatah sont venues à Bil’in. Aucune du Hamas.

Consulter l’article tel que publié dans la version "papier" du quotidien Le Courrier (PDF)