01/09/2006
Source : Altermondes
par David Eloy
La paix s’enracine dans la justice sociale, le respect des droits humains et la mise en oeuvre du droit international. Une évidence, certes, mais qu’il convient de rappeler chaque jour avec force. En Palestine, en particulier, où le conflit s’enlise et où le droit international et les droits humains sont quotidiennement bafoués.
La politique de colonisation et d’annexion menée par Israël à Jérusalem-Est a été condamnée par de nombreuses résolutions des Nations unies. La construction du Mur entre Israël et la Cisjordanie est une violation supplémentaire du droit international, constatée par l’Assemblée générale des Nations unies et qualifiée comme telle par la Cour internationale de justice dans son avis du 9 juillet 2004. Enoncer du droit est une chose, le faire appliquer en est une autre. Alors, en attendant que la communauté internationale impose enfin le respect du droit international, les habitants de Bil’in, un village de 1600 âmes à 16 km de Ramallah (Cisjordanie), résistent, de manière non violente, avec le soutien d’Israéliens anticolonialistes et de militants internationaux.
Depuis le 20 février 2005, Bil’in est devenu le symbole de la lutte non violente en Palestine. Tous les vendredis, Palestiniens et Israéliens manifestent contre l’occupation israélienne et la construction du Mur [1]. Ensemble, ils poursuivent deux objectifs. D’abord faire passer dans l’opinion publique des messages forts sur la réalité de la situation en Palestine, celle d’un peuple sous occupation. Mais aussi, stopper les bulldozers qui détruisent les maisons et les terrains. "Nous ne sommes pas contre les soldats parce qu’ils sont juifs ou israéliens, rappelle Mohammed Khatib du Comité populaire de Bil’in contre le Mur, mais parce que ce sont des occupants. Tout le monde est le bienvenu en Palestine. Sauf les occupants."
Mikhal Grimberg est israélienne. "Il y a un an, j’ai pris part à une marche de protestation à Bil’in, explique-t-elle. Nous avons été attaqués par les soldats israéliens. Ils ont tiré avec des balles en caoutchouc et lancé du gaz. Il pleuvait. J’ai couru, j’ai glissé et je suis tombé. Des amis m’ont aidé à me relever. Ce qui m’est arrivé ce jour-là m’a fait ressentir ce que signifiait réellement l’occupation". Et Mohammed d’enchaîner : "la participation d’Israéliens n’est pas seulement une marque de solidarité internationale mais c’est aussi leur lutte à eux".
La non-violence se révèle très efficace. "Les soldats n’ont que deux options : utiliser la violence (ce qu’ils font en général) ou pas, poursuit Mohammed. Quand ils y recourent, nous atteignons notre premier objectif puisque les médias montrent la violence exercée par les soldats contre les personnes non violentes. Ils montrent ainsi qui sont les victimes. Quand les soldats n’usent pas de violence, alors, nous pouvons stopper les bulldozers et les empêcher de détruire les oliveraies."
La résistance évolue. Des manifestations du vendredi, les habitants sont passés à l’action directe, en s’enchaînant aux oliviers centenaires pour empêcher l’administration israélienne de les déplacer de l’autre côté du Mur [2] puis à l’action en justice pour contester la construction de la colonie de Modi’in Illit. "Certes, à nos yeux, reconnaît Mikhal, toutes les colonies sont illégales mais celle-ci n’a même pas obtenu le permis de construire dispensé par l’administration israélienne". Les stratégies évoluent, les méthodes d’actions se renouvellent, parfois de façon totalement inattendue, comme le fut l’épisode de la construction d’une maison de l’autre côté du Mur raconté par Mohammed.
Mardi 19 décembre 2005. En geste de protestation, le Comité populaire de Bil’in contre le Mur installe une caravane de l’autre côté du Mur. Trente-six heures après, l’armée israélienne la déplace et sept personnes sont emmenées au poste de police. Le dimanche qui suit, le comité renouvelle l’opération et, à l’arrivée de l’armée, demande des explications. Pourquoi est-il impossible d’installer une caravane sur le terrain alors que, à deux pas, les colons israéliens construisent illégalement de nouveaux bâtiments.
"L’administration israélienne nous a répondu qu’il fallait un permis spécial pour amener une caravane mais qu’il n’en fallait pas pour la retirer du terrain. En revanche, nous a-t-elle expliqué, il faut un permis spécial pour évacuer des maisons comme celles bâties par les colons". Une maison, aux yeux de la loi israélienne, c’est au minimum : quatre murs, un toit, une fenêtre et une porte. "Il était 16 heures, se rappelle Mohammed, dans un grand sourire. Nous avons donc décidé de construire une maison pendant la nuit, avant que les militaires ne viennent retirer la caravane". En quelques heures, les personnes et le matériel sont mobilisés. Deux camionnettes sont empruntées pour transporter le matériel, et surtout les murs préfabriqués, à l’insu des gardes qui patrouillent le long du Mur. L’aventure commence. "Il pleuvait énormément. La première camionnette a réussi à passer mais elle s’est presque immédiatement enlisée dans la boue. Nous avons vu arriver de loin la jeep des gardes. Nous pensions que tout était fini. C’est alors que Mikhal est descendue de la camionnette et s’est adressée aux gardes en hébreu".
Les gardes n’y voient que du feu. Mieux ! Ils autorisent la deuxième camionnette à traverser pour donner un coup de main à la première. Malgré la pluie qui tombe à torrent et grâce à des amis venus exprès de Jérusalem, les apprentis maçons vont construire une maison entre 22 heures et 5 heures : dresser les murs, poser le toit, installer une porte et une fenêtre - "Il nous fallait respecter la définition donnée par l’administration" -, toutes deux empruntées à la caravane du frère de Mohammed. Le feu allumé pour faire sécher les matériaux a certes attiré les soldats "mais comme l’administration leur avait interdit d’entrer en contact avec nous (suite à l’incident de la veille), ils n’ont rien fait, convaincus d’ailleurs que la maison serait détruite le lendemain… Ils ne connaissaient pas la loi".
En arrivant le 25 décembre sur le terrain, l’administration israélienne est complètement déconcertée. Elle donne deux semaines au comité pour obtenir le permis qui les autoriserait à rester. En juin 2006, la maison est toujours là, occupée par des Palestiniens et des Israéliens. "Nous avons finalement utilisé le droit et détourné à notre profit la loi d’occupation dont se servent les Israéliens pour installer des colonies" conclut, ironique, Mikhal.
Notes
[1] La construction du Mur a déjà annexé 60% de la commune au profit de colonies israéliennes.
[2] La destruction des oliviers va à l’encontre de l’avis rendu par la Cour internationale de justice.