Lettre de Nadeem à un ami

25/06/2009

Bil’in est en deuil : on a tué Bassem, notre Bassem. Un soldat a tiré et Bassem est tombé, le cœur brisé. Le mur est toujours là et à ses pieds, le sang de notre frère. C’était pourtant un vendredi comme les autres; après la prière, le village s’est dirigé vers le mur, vers ceux qui nous ont pris notre terre, qui bâtissent leur colonie, qui abattent nos oliviers, détruisent nos maisons ; pour leur crier qu’ils n’ont pas le droit de nous enfermer, que ces terres sont les nôtres. Bassem était là pour leur dire que c’était une manifestation non violente, une protestation contre une violation de nos biens. Un soldat a tiré : Bassem est tombé.

Quelqu’un nous entendra-t-il un jour ? Qui comprend ce que nous vivons ? Comment expliquer l’indulgence, la complaisance dont bénéficie Israël de la part de la communauté internationale. Des cris dans le désert, voilà ce que nous lançons !

Dans mon pays morcelé

Mon bateau vogue d’îlot en îlot

Je m’enroule comme un ver de terre

Dans les sillons de champs dénaturés

Je tourne en rond

Je ne vais nulle part

Je n’ai nulle part où aller

Le ver n’a pas les bons papiers

J’ai le visage basané

Les yeux bridés et le teint noir

De ceux qui vivent enfermés

Même dans leurs pays

Les arbres ont poussé leurs branches jusque dans mes veines. Mes pieds s’enracinent dans la terre de mes souvenirs et le vent siffle des noms qui surgissent en bulles éclatées dans ma mémoire. Je revois la maison de mon enfance et avec désespoir, en pensant aux gens qui l’habitent maintenant, je m’imagine qu’ils respirent les parfums qui m’ont bercé, qu’ils touchent ces murs cornus de leurs mains sacrilèges.

Toi, Tu es mon frère de Jérusalem, d’Hébron, de Bethléem, de Ramallah, de Jenine, de Napelouse et de Gaza. Tu es ma famille que je ne peux visiter, l’enfant qui ne peut s’instruire, le Gazaoui qui meurt étouffé. Tu es le paysan sans terre, ses oliviers abattus, son eau détournée. Tu es celui qui ne peut prier à la mosquée d’Al-Aqsa, celui qui partage Haram el-Khalil avec leur synagogue, celui qui ne sait, chaque jour, s’il pourra se rendre là où il doit aller; tu es de cette famille de réfugiés, entassée, empoussiérée par le béton de ses ruelles. Tous, nous sommes des exilés sur le sol de nos ancêtres et nous regardons leurs murs cacher les maisons de nos familles. Et pendant ce temps, d’ouest en est, du sud au nord, notre pays est ravagé, conquis, volé, détruit, asséché, morcelé, et nous, nous n’y avons plus accès. Ils bâtissent leurs colonies sur nos terres, érigent leur mur sur nos terres, construisent leurs routes sur nos terres et nous privent de nos terres. Et personne ne parle devant le mépris qu’ils affichent, devant leurs violences quotidiennes, devant les lois qu’ils défient avec arrogance, sûrs de l’appui de l’Occident, du silence de l’Occident.

Nous mourons du silence des autres, de celui qui tue par les balles ou les machettes, ou les gaz, ou les goulags, ou les camps de rééducation. C’est toujours le même silence de la couardise et de l’opportunisme. Le monde entier est un énorme singe qui se bouche les yeux, les oreilles et la bouche. Pourtant nous luttons! N’avons-nous pas pratiqué la démocratie? N’avons-nous pas voté d-é-m-o-c-r-a-t-i-q-u-e-m-e-n-t, mais pauvres naïfs que nous sommes, nous n’avons pas élu d-é-m-o-c-r-a-t-i-q-u-e-m-e-n-t le bon parti et nous en avons été punis. Ainsi Gaza a payé, paye et paiera longtemps notre impardonnable erreur. Ainsi, Hébron vit sous le joug de ces colons qui nettoient leur château fort sur le toit de nos maisons. Ainsi, Jérusalem vit à l’est, seulement à l’est. Et Napelouse, cloîtrée si longtemps. Et Jenin, martyrisée. Et toute la Palestine, l’entière Palestine comme un morceau de gruyère.

Mon ami, J’ai des rêves qui hurlent des cris de nos enfants en prison, des cris ceux qu’ils terrorisent avec leurs armes trop lourdes dans leurs mains de gamins, j’ai des rêves de nos écoles qu’ils bombardent, des tortures abjectes que subissent les nôtres? Verrais-je un jour, en rêve, mon pays redevenir mon pays ?

Odette Lefrancois, membre de la delegation en Palestine 2009, Fneeq-CSN